En ce bel après midi de juillet, une délicieuse brise éponge de son souffle familier, les perles de sueur qu'un soleil de plomb décuple sur les fronts et
les nuques dégagées. L'été se veut particulièrement torride et une chaleur caniculaire s'abat déjà sur les terres. Je me laisse caresser par cette once de fraîcheur qui soulève mon blanc jupon de
dentelle. Le chant des fauvettes nichées dans quelques frondaisons, régale de sa douce mélodie, les touristes plus enclins à la sieste qu'aux chaudes
échappées.
Dans la Provence profonde, le petit village de Cucuron, juché à flanc de montagne, essaie vainement de se rafraîchir dans son écrin de verdure. Je contourne le hameau puis me dirige,
exsudée, vers l'adret. Je serpente les courbes entrelacées de ce sentier de terre dont la sécheresse multiplie la poussière à chacun de mes pas. Les graviers crissent, glissent mais qu'importe,
essoufflée, je déploie tous mes efforts.
Mon regard avide de sensations se laisse captiver par l'abondance et la diversité, dans lesquelles quelques solitaires bucoliques puisent leur inspiration. Ici
et là, j'aperçois ces terrains autrefois cultivés, plantés d'arbres fruitiers, qui aujourd'hui laissent leurs espaces incultes être la proie de feux de broussailles, ou bien de certains pyromanes
en quête de sensations fortes. Je balaie du regard l'horizon pour entrevoir enfin cette petite masure assise à flanc de coteaux.
C'est une modeste demeure dont le faîte fléchit légèrement à hauteur de la grange. Tout près, un petit pont
de pierres, dont l'assise en arcature dénote le travail de l'homme, enjambe le ruisseau irriguant jadis, parcelles et plantations arboricoles. Puis au centre, l'inévitable mare, véritable miroir
aux reflets changeants, devenue le royaume des libellules, des grenouilles et de l'unique canard : coin-coin. Je m'approche, masquée par l'épaisseur tronconique des pins centenaires et me
délecte de la scène..
Firmin, la casquette ajustée, courbe le dos à se rompre, le nez au-dessus de ses jeunes tomates, essayant de réajuster l'attache de leurs joncs. Les cheveux blancs encadrent ce visage
tanné sur lequel se dessinent des rides gracieuses éclairées par les saphirs de ses yeux. Sous la fraîcheur de la pineraie, il défie son âge transgressant toute logique. Lorsqu'il me plaît à lui
rappeler ses imprudences, le papé reste intarissable sur le bien-être fondé que lui procure son potager. Ce carré de délices sans structure apparente, ceint de pierres désordonnées, est sa
fierté, son bonheur. Pourtant, les ans ne lui font pas défaut et, que Dieu le garde, il soufflera bientôt ses quatre-vingt-six bougies, à croire que le temps n'a pas eu d'emprise sur
lui.
A l'entrée de la porte palière, deux jeunes enfants rient et chahutent le rideau de plastique, contrariant la trajectoire des mouches. Firmin lève les
yeux, abandonnant sa besogne.
- Chut ! murmure-t-il à Emilie et Baptiste. Venez près de papé, je vais vous montrer quelque chose de rare, d'ex-cep-tion-nel ! insiste-t-il.
Puis il pose l'index sur sa bouche arrondie, incitant au silence. Les deux joyeux bambins arrivent à pas de loups et rejoignent leur arrière-grand-père. Dans le vert argenté des grands peupliers qui longent le ruisseau, un coucou appelle au ralliement de sa famille. Les enfants font office de statue, savourant la bonne aubaine.
C'est grâce à tous ces petits bonheurs épicuriens, mais surtout, à l'amour de ses arrière-petits-enfants, que Firmin a pu estomper les stigmates d’une vie en morceaux, en lambeaux.
(Article rédigé par J.Peytavi)




