Ah, le temps qui passe...
Je pourrais déverser l’encre sur l’horloge de ma propre vie car entre le temps et moi, c’est une longue histoire. Pour remonter le temps, il semblerait me suffire d’en dérouler le fil jusqu’à son dévidoir. Non point dans le seul but de savoir qui fus-je, mais tout simplement pour mieux comprendre, qui suis-je. Cependant la réalité de l’existence est parfois si capricieuse, qu’il est une vérité bien plus grande et plus profonde qu’il nous faut atteindre pour y parvenir : la substance du temps. Alors je me questionne : qu’en est-il lorsque la comtoise a perdu ses aiguilles ?
...Je pense à toi ! Toi, à qui je dois mon nom, à qui je dois ces lignes que tu ne liras probablement jamais. Devant ma feuille vierge, ma plume se veut exigeante. Je dois m’appliquer à semer les bons mots pour récolter le fruit désiré de ma sève dévorante. Je guide mes pensées et j’irai tremper dans les eaux de ta mémoire. A la source même je boirai ton eau de vie, afin de m’abreuver aux confins du désespoir.
***
...Juillet 2005
Le jour décline lentement, perdant son intensité, sa chaleur, sa lumière. Il s'étire, bâille, s’endort enfin, catapulté derrière son tapis de velours étoilé. Les instruments s'échauffent alignant leurs accords. Les flûtes stridentes poussent leurs sons aigus et les tambours desservent leur ra. Tout à coup, la musique démarre les festivités, la ronde des sardanes s'installe, c'est la fête au pays catalan : Prats de Mollo entre dans la danse.
Elle se tient assise près de moi, la tête fléchie, comme si ses genoux qu'elle caresse inlassablement, témoignaient de l'histoire de sa vie. Je l'observe discrètement, penchée sur ma feuille blanche, où la plume trace une à une, les lignes qui vont se succéder. Son esprit se dérobe parfois et son regard cherche désespérément où se poser vraiment. Elle s’abandonne passivement au seul spectacle de masse que lui offre le foiral, converti pour la circonstance en une véritable fourmilière humaine. Elle tortille ses doigts, puis soulève prestement la mèche de cheveux qui caresse son front, abandonnée dans le secret de ses silences, et il en est ainsi depuis fort longtemps…
Quand je la revois par le passé, mon cœur est tout ébloui par sa beauté tant elle prisait l’élégance par-dessus tout. Je revis alors des moments merveilleux. C'était une femme volontaire au pouvoir décisionnel important, que la viduité frappa pourtant à l’âge, où d'autres épouses auraient songé à refaire leur vie. Mais rien n'en fut ! Devant, elle ne regardait que devant, tenant la main serrée de son petit cadet devenu le seul homme de sa vie. Son aînée quant à elle, bravait les frimas de l'hiver et du froid dans les hauteurs de la Cerdagne...et son antre de solitude.
Elle ne lésinait jamais sur labeurs et générosité. Quand bien même d'aucuns en pareil cas auraient renoncé à se battre, elle filait d'un pas rapide et professionnel, les centaines de cols de chemises enchaînés les uns aux autres, les pieds en cadence accélérée sur la pédale de sa machine. Ne se plaignant en aucun cas, abordant ses besognes avec entrain pour mieux se convaincre qu'elle vivait encore, et que ses enfants désormais, ne comptaient plus que sur elle. Mais que de chemins parcourus, de pleurs et de souffrances ! On a souvent tort de penser que le temps guérit tout, les vieilles plaies se font lancinantes et leurs stigmates ne s’emportent qu’avec soi.
- Comment vous expliquer ? Comment vous dire ?
Désapprendrai-je un jour à vivre sans ses longues conversations d'antan ? Elle ne parle plus beaucoup sinon en étroit monologue dans sa tête. De temps à autres elle toussote discrètement pour me manifester sa présence. Damné sois-tu monstre que je n’ose citer sans bondir ! Pourquoi mettrais-je un nom sur ton œuvre néfaste quand tu vas à l’encontre de toutes les définitions du temps et de ce qu’en ont écrit nos illustres auteurs ? Toi qui effaces telle une éponge l'ardoise des souvenirs et du temps pour devenir spectateur de l’usure et de la descente aux enfers ! A l’époque où les progrès de la médecine sous-entendent gagner quelques saisons sur la grande faucheuse, ne pourrait-on espérer qu’elle puisse bannir à jamais cette part de néant ?
Ma muse mérite-t-elle que cette arapède s'accroche à elle comme glu et sangsue ?
Oui, je pleure ! La vie n’est pas simple, la tristesse coule dans mes veines.
A l'automne de sa vie, les aiguilles du temps n’existent plus mais elles continuent leur ronde. Leurs flèches inspirent la grimace. Maudite épreuve qui ne connaît point d’âge et retient prisonnier tout un vécu, archivant nos moindres regards ou gentillesses dans la profondeur de l'oubli. La déception et le découragement envahissent mon âme ! Pourquoi fallait-il entre autres maladies, que ce fût celle-là ? Sacre ciel !
Nos yeux et nos cœurs saignent. Néanmoins il fallait se rendre à l’évidence : sa dépendance grandissait, son autonomie s’étiolait ! Pour autant avons-nous pris la bonne décision ? Devions-nous la garder auprès de nous ? Fallait-il la confier à ces gens compétents dans une structure appropriée ? Mon être tout entier s'y oppose ! Est-ce de l'abandon ? Sommes-nous à juger ? A blâmer ? Qu'en penserait-elle si sa lucidité s'éclairait à nouveau ?
Autant de questions sans réponse que de larmes et de ronces. J'enrage ! Je récrimine ! Ciel, je délire ! Que l'on pardonne à ma plume ce large panel d’amertume mais sa maladie fait frôler l’ultime et nous oblige à établir de nouvelles règles. Son identité est mise en péril et sa destruction profonde. Nous ne sommes plus dans les faux-semblants, on vit au cœur de l’essentiel et il nous faut parler sincère. Sa mémoire est atteinte du cancer et ce crabe ne se nourrit que d’éphémère. Non ! Le temps ne s’est pas figé pour elle, sournoisement il a continué son travail de sape se nourrissant de son anamnèse jusqu’à ce que les heures et les minutes rejoignent le néant.
Elle vit à l’instant, sans rien derrière, sans rien devant. Chaque seconde qui tombe est déjà du passé, chaque tic, chaque tac devient une blessure. L’horloge de ses heures, ses souvenirs, tout cela l’a quittée. Pour elle le temps est un espace sans résonance qu’elle franchit sans s’en apercevoir. Chaque heure du jour la plonge dans la pénombre, que le soleil soit haut, que le soleil soit bas.
Quand le silence se fait trop lourd dominé par le procédé de la mise en abîme, je tiens le rôle charnière où le présent occupe une place de premier plan, le passé n’étant plus. Alors je tente de l’arracher à son mutisme, tournant les pages poussiéreuses et fermées depuis que sa mémoire a fuit. Fort heureusement, j’ai toujours gardé ses souvenirs dans le coin le plus cher de mon cœur, moissonné tant et tant d’images, de celles qui passent si vite et que l’on ne peut suspendre.
Dans ses brefs instants de clairvoyance, elle se sent perdue, elle se cherche. L’eau de chagrin inonde son visage. Elle ne comprend pas, elle ne sait plus... – Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Mon Dieu, comment suis-je devenue ! Raconte-moi ma vie ! – me supplie-t-elle. ...Monsieur Alzheimer, elle ne le connaît pas ! Les rôles s'inversent et bousculent l'ordre des choses !
Elle devient l’enfant, objet de mes tourments, que le temps a oublié de faire grandir outrepassant ses droits. Alors je joue le jeu subtil du va-et-vient, j’évoque ses souvenirs, les lieux, les personnes qu’elle a connues durant sa jeunesse et sur lesquelles le temps a fait son œuvre. Des joyeuses époques jalonnent cette quête du temps perdu dans laquelle je suis entraînée. Elle me répond par un joyeux fou rire. Ebaubie, je ris bruyamment pour souligner ce magnifique trait d’humeur et il me sied de manifester sur ma face, un rire complice. Sa présence me réconforte, elle devient l’amie des instants noirs, de la solitude des soirs où la douleur devient trop forte. Mes larmes coulent d’une source divine où ma soif s’accroît sans ne jamais s’étancher. C’est dans ces pleurs-là que je bois pour m’enivrer de son eau de vie.
Par opposition en d’autres temps, elle m’oppose son regard, effroyable gouffre, voilé d’abandon. Dans ces moments là, elle reste digne comme elle le fut en son temps, avec ce courage qui la caractérise mais sans illusion et sans rêve de bonheur... et c’est bien là que le bât blesse. Dès lors s’opposent sans concession une valse d’arguments et de saillies, le tout saupoudré d’une dose d’ensommeillée. Elle détruit le puzzle que j’essaie de construire, le rendant muet et dérisoire. Le temps joue les trublions et l’anathème reprend le flambeau. A l’instar de Marcel Proust, j’aimerai pouvoir écrire « Le temps retrouvé » après sa recherche du temps perdu et remettre à jour les horloges de sa vie. Hélas... ! Alors je ne crois plus en moi, je ne crois plus en rien et refuse le combat, les pilules à la main. Désappointée je m’enfuie, les sanglots refoulés au plus profond de ma gorge.
Quand les larmes sur mes joues se transformeront en pluie diluvienne, n’espèrerai-je pas naïvement que dans les pots vides de sa mémoire, naisse la fleur de l’espoir ? Ô temps ! Quand sur elle tu auras fini ton ouvrage, accorde-moi un regard, offre-moi ta clémence ! Sois aussi rapide sur ma peine, que tu le fus sur son voyage !
(Suite
et Fin en seconde page, cliquer ici )



