Souvenez-vous, cela se passait en 2003...
Pourquoi devrais-je me taire quand mon cœur se révolte ? Comment pourrais-je enrayer cette colère qui gronde ?
Dans le midi de la France, la petite ville de Sausset-les-Pins s’enfièvre sous l’ardeur de la canicule, et les pins parasol désarmés, succombent à la sécheresse. Les pieds nus dans le sable, une tong dans chaque main, une inconnue se promène le long du rivage. De temps à autre, elle joue, taquine la vaguelette qui s’étiole, retrouvant l’espace d’un instant, la complicité qui berça sa tendre adolescence.
Les cheveux relevés en chignon de bataille sous un chapeau de paille, la sueur perlant sur le front, la jeune femme a très chaud, très soif. Pourtant, elle bénéficie des embruns qui humidifient chacune de ses papilles, de sa générosité salée. De sa main droite, elle caresse son visage, son cou, sa nuque, profitant de cette sueur bénéfique pour en étaler la fraîcheur. Le baladeur dans l’autre main, elle entend, diffusées par ses oreillettes, les dernières informations qui font d’elle, une privilégiée de ce mois de juillet.
À l’intérieur des terres, sous le chant aiguisé des cigales, une incroyable chaleur s’abat ; la terrible fournaise estivale assaille de son soleil de plombs les plus sensibles à ce phénomène atmosphérique. En cette phase où les soucis s’oublient sur les plages, des êtres fragilisés par l’âge, la maladie, le handicap, en sont réduits à dépendre d’autrui par les gestes les plus élémentaires.
L’inconnue de la plage, après l’annonce de ce drame sans précédent, éteint son baladeur car son esprit n’est plus à écouter son havre de musique. Elle est abattue, triste et consternée. Elle reprend contact avec cette nature qui lui apporte une certaine philosophie de vie. C’est sa façon à elle de se réconcilier avec ce monde interlope, pour ne pas avoir à pleurer sur la décadence des vraies valeurs, cette déliquescence trop laxiste.
Elle s’interroge alors sur les conséquences désastreuses de cette tragédie qui a tué comme un raz de marée, plus de quinze mille personnes en un seul été ! Peut-être aurait-on pu facilement éviter ce drame – pense-t-elle – si n'était-ce le manque de conscience et de moralité vis à vis des seniors que nous serons tous un jour... peut-être.
Elle regagne son hôtel et culpabilise quant à la jouissance de son confort et de ses aises. Sa profession de journaliste l'emportant sur la raison, elle manifeste sa consternation à sa guise, et, d'une plume invective, écorche son bloc note. Sans jugement ni morale – écrit-elle – tristesse est de constater qu’en ces périodes critiques, certains en arrivent à oublier leurs aînés ! Puis elle poursuit :
« …Nos anciens désirent, et ce n’est que chose humaine, continuer à vivre dans leurs meubles et leurs souvenirs. Le corps médical leur en confère la possibilité, mais la famille ne répond pas toujours présente. Certains vivent dans le retrait, le rejet parfois, la solitude trop souvent. Et c’est là leur plus grande maladie. L’indifférence et le délaissement sont trop souvent de règle. On les ignore, les méprise parfois et les néglige, hélas ! C’est pour eux, en sus de leurs souffrances physiques, une grande souffrance morale. Quel que soit l’âge, au XXI ème, on ne devrait plus partir abandonnés ! Chaque citoyen est concerné et coupable, que ce soit individuellement ou collectivement.
…Ce qui s’est passé ces jours-ci, cette canicule meurtrière n’est pas un phénomène récent. C’est sa multiplicité qui en a fait une prise de conscience salutaire pour tout le monde. Cependant l’hiver n’en est pas moins meurtrier et il ne faut pas accuser les variations atmosphériques de ce seul état de faits. Il semblerait que l’on découvre aujourd’hui, que des milliers de personnes meurent chaque année dans l’indifférence générale de certaines familles, démunis, délaissés. La fracture sociale est seule responsable, alors qu’un seul coup de main, un verre d’eau ou un simple échange de mots, suffisent parfois à restaurer le lien social restant l’occasion idéale d’un rapprochement entre génération… »
Sylvaine De Paulin disait lors d’une entrevue : « - Pour se mettre à la place des autres, il faut savoir qu’ils existent, les voir, les entendre et les reconnaître ! »
Cette inconnue de la plage, inconnue pour vous,
ne l'est pas pour moi ! C’est notre prise de conscience personnifiée, l’envers du miroir. Sa silhouette est gorgée d’amour, elle voudrait l’offrir à celui qui a faim, qui a soif. C’est
l’amour qu’elle a reçu pendant son enfance qui est le véritable pollen de son âge adulte, et qui sera là, lorsque tout le reste sera absent. Dans sa future vieillesse, sacrée bascule, les rêves
seront toujours présents, mais les illusions se seront envolées. Cette journaliste s'est battue avec la même ténacité que Patrick Pelloux, Président de l'Association des Médecins Urgentistes de
France, pour revaloriser la position sociale des personnes fragilisées. Elle a accordé une importance primordiale à cet événement, afin de ne plus jamais avoir à pleurer sur la culpabilité
individuelle ou collective, hélas trop tardive.

(Représentation de l'oubli)
Dans les profondeurs de l’oubli, une personne suit de très près cette fâcheuse affaire et ne peut s’empêcher de répondre :
– Ô ! Belle journaliste, oserais-je vous dire à quel point j'aimerais vous tutoyer ? Ce ne serait pas par manque de respect car je vous adresse toute ma reconnaissance pour vos écrits révélateurs dénonçant l'innommable ! Savez-vous combien avidement j'ai bu les lignes de votre article, comme un nectar au doux parfum d'humanité ? Combien aurais-je aimé tenir votre plume et serrer votre main ?
Je m'appelle Séverine, mes cheveux sont blancs comme l'écume des vagues et mes yeux ont la couleur que la mer veut bien leur prêter à chacun de ses reflets changeants. Bien sûr, les ans ont dessiné, creusé des rides sur mon visage, mais elles ne sont que le miroir d'une vie bien remplie et gorgée d'efficience ! Allongée à plat dos sur mon lit d'hôpital, les yeux rivés sur le plafond, la bouche sèche, la fièvre perlant mon front de ses sueurs capricieuses, j'attendais avec impatience que la nuit m'accorde sa fraîcheur, et le ciel, sa clémence. Le personnel hospitalier poursuivait sa course folle dans les couloirs, ne s'octroyant nul répit, faisant face à la conjoncture pressante avec une déontologie exemplaire. Cependant les effectifs restant moindres, la situation devenait angoissante. Ciel, quelle chaleur !
Savez-vous, douce journaliste, que j'ai souvenance des draps humides dans lesquels j'ai trouvé un confort de fortune. Pareillement, j'ai gardé le goût des nombreux gants de toilette gorgés d'eau, où je puisais une once de fraîcheur. Mieux encore, j'entendais les mots rassurants de mon infirmière promettant la fin de la canicule pour le lendemain.
Les jours passèrent d'égale chaleur et mon épuisement se révélait inéluctable ! Je puis vous assurer que le personnel soignant a toujours été à la hauteur de mon attente, et que son attention n'a jamais failli. Pourtant je garde dans mon cœur une plaie encore béante, celle que vous soulignez dans votre article : le manque de moyens.
Ainsi, mon adorable, je me confie à vous, et pour vous seule j'ouvre mon livre, celui d'un passé à présent archivé. L'indifférence voyez-vous, mon âge croit la reconnaître et je subodore même, ne pas avoir fait largesse de son éventail. Dans sa grande mer, elle engloutit avec avidité les blessures infligées par ses véritables piranhas que sont ses multiples facettes. Combien de bouteilles y ont-elles été jetées, transportant un message de soutien ou d'espoir ? Combien parmi elles se sont-elles rompues contre falaises et rochers à point nommés : égoïsme, ingratitude ou inconscience ? Il y a-t-il vraiment une si grande différence entre tous ces rocs-là ? La réponse semble habiter le cœur de chacun.
Mon âge tend à vous dire qu'il m'a fallu du temps pour me jouer de ces vils sentiments et défier leurs regards. Je m'en suis défendue sans cesse, armes aux poings, et je puis vous assurer que l'indifférence blesse bien plus lorsque l'on en devient la cible. Peut-être vous semblé-je forte ? N'en croyez rien ! Car si mes yeux sont si clairs, c'est parce que l'eau de mes larmes salées en a délavé leur couleur marine.
Peut-être suis-je à juger, peut-être même à blâmer, mais personne ne détient la main de Dieu. Dieu pour les uns, Allah pour les autres, destin pour certains ou encore fatalité. Cependant une chose est certaine : que l'on soit riche, que l'on soit pauvre, gentil ou méchant, nous sommes tous un jour devant la même justice : celle du Grand départ… Favorablement, le Tout Puissant sait reconnaître ses ouailles.
Pour moi, ce dernier jour fut le 24 juin 2003. C'était le jour de la saint Jean. J'aurais dû avoir quatre-vingt-dix ans au mois de juillet. Pourtant, je suis partie dans une autre vie, dans un autre monde. Vieille ! Je me suis sentie vieille, si vieille ! Tellement vieille… au risque de vous choquer par l'usage de ce mot. Quelle importance peut avoir aujourd'hui l'emploi d'un mot plutôt que d'un autre ? En suis-je pour autant incorrecte ? Diriez-vous qu'à mon âge, je ne suis point vieille ?
Depuis la voûte céleste je regarde, juchée sur la plus haute marche divine, le monde affronter les doutes, défier les événements, courir en tous sens, bousculer les convenances, cultiver l'indifférence et piétiner leurs semblables. Un goût d’amertume et de déception se dessine sur mes lèvres affinées, mais je garde la tête haute, délivrée de cette foule, et retrouve la force dans mon nouvel ailleurs. Force de pouvoir enfin dire ce que je n'ai pas eu le temps de dire, par manque de temps, par trop de maux. Les années s'écouleront, les générations se suivront, mais les mots continueront. Car dans mon immensité, j'écrirai, encore et encore, sur mon papier de coton. Mes lignes ne tariront jamais car j'ai toute l'encre de mes yeux pour écritoire, et l'éternité pour sablier.
Un jour, qui sait ? Eole se fâchera, il enverra son souffle démentiel sur terre, et peut-être que l'un de mes écrits singuliers, moi l'écrivain de l'ombre, arrivera par miracle sur votre terrasse ou votre balcon, car il n'est hélas de moindres maux qui ne s'expriment un jour ou l'autre.
Me croyez-vous ? Car ce que cette jeune journaliste ignore, et c’est bien là que le bât blesse, c’est que j’étais sa grand-mère.
(Article rédigé par J.Peytavi)




